Dans leur article du mois de Mars 2020, « Mon psy à la maison ? », Xavier Bernier, Olivier Lazzarotti, et Jacques Levy évoquent de façon très juste une certaine spatialité de l’expérience psychanalytique et parlent également de « mal-habiter », façon de nommer une certaine insatisfaction de l’habitant. Le mal-habiter est présenté comme : « se trouver dans un lieu où l’on ne veut pas être, un lieu où l’on se sent mal (…) ne pas être dans un lieu de ses envies » (…) ou encore confrontation à des formes d’incompétences cognitives ». Nul doute que le monde contemporain donne corps et motif à cette insatisfaction, comme en témoigne -parmi d’autres- le dernier essai autobiographique de Daniel Schreiber (2019), Je suis né quelque part. Où peut-on se sentir chez soi ? Toutefois, puisque la psychanalyse est mentionnée dans le billet, prenons-le comme une invitation au dialogue, une adresse. C’est dans cette perspective que je reprendrai l’idée de mal-habiter et tenterai d’en relancer le développement, en proposant de distinguer mal-habiter et malaise dans l’habiter.
Habiter et abriter. Où il n’est facile pour personne de servir deux maîtres à la fois
L’expression « malaise dans l’habiter » renvoie bien sûr au Malaise dans la culture, immense texte de 1929, dans lequel Freud cerne les enjeux civilisationnels de la lutte pour la satisfaction pulsionnelle, satisfaction toujours limitée quant à ses prétentions. Pour saisir le propre de ce malaise, et esquisser en quoi l’habiter pourrait en relever, il convient de rappeler ici -surement trop rapidement- ce qui est entendu par pulsion. Dans Le trouble psychogène de la vision, Freud (1973) présente deux types de pulsion : les pulsions du moi (qui ont pour but l’autoconservation de l’individu, et se réfèrent aux besoins de l’organisme, nécessaires à satisfaire pour son maintien en vie) et les pulsions sexuelles (la sexualité freudienne étant la recherche d’un plaisir outrepassant les besoins de la survie). Si les pulsions du moi se définissent par un certain mode de satisfaction, les pulsions sexuelles cherchent sans cesse à trouver leur assouvissement au travers d’objets qui s’avèrent, au final, aussi divers qu’incapables d’amener la satisfaction complète escomptée.
Le corps humain est donc composé de lieux au service des deux pulsions : « D’une façon générale ce sont les mêmes organes et les mêmes systèmes d’organes qui sont à la disposition des pulsions sexuelles et des pulsions du moi […] La bouche sert au baiser aussi bien qu’à manger et à communiquer par la parole, les yeux ne perçoivent pas seulement les modifications du monde extérieur pour la conservation de la vie, mais aussi les propriétés des objets par lesquelles ceux-ci sont élevés au rang d’objets du choix amoureux, et qui sont leurs attraits. Il se confirme alors qu’il n’est facile pour personne de servir deux maîtres à la fois. Plus est intime la relation qu’un organe doué de cette fonction bilatérale contracte avec l’une des deux grandes pulsions, plus il se refuse à l’autre. Ce principe conduit forcément à des conséquences pathologiques si les deux pulsions fondamentales se sont désunies » (Freud, 1973, p.171).
Or, il semble en aller de l’habiter comme il en va du corps. Autrement dit, nous pourrions comprendre la différence entre s’abriter et habiter, sur le modèle de la différence entre pulsion du moi et pulsion sexuelle. Autant s’abriter est nécessaire pour le maintien de la conservation biologique de l’individu, autant habiter renvoie à une aspiration intime, peu dicible et souvent méconnue. Il y a dans habiter une dimension qui outrepasse l’abriter et qui, bien que depuis longtemps repérée, reste énigmatique (au sens où elle continue d’inspirer le questionnement des sciences humaines et sociales).
Cela rejoint ce que Freud remarquait dans le Malaise dans la culture : « la maison d’habitation (est) un substitut du ventre maternel, ce premier habitacle qui vraisemblablement est toujours resté objet de désirance, où l’on était en sécurité et où l’on se sentait si bien » (Freud, 1994, p.278). Nous entrevoyons ici ce double usage de la maison d’habitation : à la fois abri nécessaire et aspiration à un plaisir inconscient de jouissance (« où l’on se sentait si bien »). Notre rapport aux maisons serait-il donc une nouvelle occasion de remarquer à quel point il est difficile de servir deux maîtres à la fois ?
Les deux origines de l’insatisfaction
Poursuivons donc avec la notion de malaise. Pour Freud, le malaise dans la culture est inévitable, en tant que lié à l’impossibilité pour la pulsion sexuelle de se satisfaire entièrement. Celle-ci trouve dans son aspiration à la satisfaction une butée, un point de renoncement, « fondement de l’hostilité à la culture » (Freud, 1994, p.283). En serait-il de même pour penser l’insatisfaction du mal-habiter ? C’est ici qu’une subtile distinction freudienne peut nous aider. Freud indique en effet deux voies radicalement divergentes pour penser la cause de cette insatisfaction :
- soit la non-satisfaction provient de la réalité extérieure. Il s’agit donc ici d’une limitation : les parents, puis les éducateurs, remplacés ensuite par le surmoi et l’ensemble des contraintes sociales représentent ces formes d’agent du renoncement ;
- soit -hypothèse plus troublante- la limite à la satisfaction pulsionnelle n’est pas tant liée à une cause extérieure, qu’à l’essence de la pulsion elle-même : « On croit parfois reconnaître que ce n’est pas seulement la pression de la culture, mais quelque chose tenant à l’essence de la fonction elle-même qui nous refuse la pleine satisfaction et nous pousse sur d’autres voies » (Freud, 1994 p.292). C’est cette hypothèse qui sera plus tard reprise et amplement développée par Jacques Lacan [1]: il ne s’agit plus d’une limitation mais d’une impossibilité structurale en ce que la pulsion se satisfait partiellement en ratant son objet, en en faisant littéralement le tour[2].
L’inhabitable au fondement de l’habiter
Si l’on suit cette piste, la non-satisfaction de l’habitant peut alors être pensée sur deux versants : elle peut être certes due aux réalités culturelles, matérielles, extérieures (ce serait ici le mal-habiter), mais elle peut être également liée avec « l’essence de la fonction elle-même » : ce serait alors le malaise dans l’habiter, malaise qu’aucun aménagement extérieur, architectural, social ou urbanistique ne saurait apaiser. Ce malaise dans l’habiter n’est pas angoisse, incertitude, inquiétude ou un autre type d’affect. D’une façon radicale, ce malaise dans l’habiter peut être conçu comme l’appréhension intime d’un inhabitable au cœur même de l’habiter. Cet inhabitable n’est pas simple à cerner et ne doit pas être confondu avec des conditions de vie insalubres, indécentes ou indignes. Il s’agit plutôt d’un inhabitable « logique » au sens du structuralisme. On pourrait se souvenir ici de l’analyse que fit C. Lévi-Strauss (1974) de la spatialité d’un village Winnebago lui permettant de dégager des formes institutionnelles de type zéro. Pour la psychanalyse, l’inhabitable est d’abord et avant tout la Chose maternelle dont Lacan (1986) a longuement développé la spatialité particulière, baptisée du néologisme d’extimité[3]. Souvenons-nous des mots de Freud : la maison d’habitation est un substitut du ventre maternel, toujours resté objet de désirance. S’il y a eu substitution, c’est que l’habitacle premier est désormais perdu, et la non-satisfaction de l’habitant témoigne de l’impossibilité auquel se heurte le désir (ou sur laquelle il se fonde !) d’en jouir de nouveau. Cet inhabitable, chacun tente de lui donner forme et d’y trouver des substituts : fantasmes (Vinot, 2015), créations (Vinot, 2017), ou délires (Assoun, 2003) sont autant de constructions subjectives qui permettent ainsi d’habiter. Nous habitons nos fantasmes, délires ou créations. C’est cette radicale impossibilité, cet inhabitable au fondement de l’habiter, que nous pourrions nommer malaise dans l’habiter.
Pour un dialogue
Si Freud a pu explorer les diverses modalités d’articulation entre pulsion du moi et pulsions sexuelles, puis entre limitation et impossibilité, nous pourrions alors espérer trouver diverses articulations possibles entre mal-habiter et malaise dans l’habiter (le mal-habiter pourrait-il être une des réponses possibles au malaise dans l’habiter ?). C’est en cet entre-deux que géographie et psychanalyse pourraient trouver à dialoguer.