Démocratisation.
Au pays du peuple, les tours de passe-passe sont rois.
Marc Dumont

Image1Il est un terme dont l’usage est actuellement largement répandu aussi bien dans la société qu’en sciences sociales : celui de démocratisation. Utilisé à tout va, il y fait référence pour parler, par exemple, de la « démocratisation d’internet » dans les pays émergents, de la « démocratisation du téléphone mobile », de la « démocratisation de la culture », ou encore de la « démocratisation du journalisme » et de la prise de parole publique par le biais de commentaires de blogs et plus largement des pratiques d’échange interactif. On formulera ici l’idée que cet usage un peu à l’emporte-pièce est, ce faisant, très préjudiciable non seulement quant au terme même de « démocratie » mais encore quant aux illusions qu’il contribue de fait à établir à travers une double confusion : sémantique et théorique.

Confusions.

Sémantique, tout d’abord : en effet, le terme de démocratisation est utilisé dans tous les cas cités comme un synonyme ― c’est-à-dire un terme qu’il est possible de substituer à un autre ― de celui de « popularisation » ou de « généralisation ». Est-ce parce que le premier des deux est trop connoté idéologiquement ― le « peuple », bien peu actuel dans une société d’individus ? Quoiqu’il en soit, la démocratie correspond bien à une équation ― « δήμος dēmos + -κρτος, kratos » ―, suffixe absent dans l’idée de généralisation ou de popularisation. La généralisation ― ou démocratisation du terme ! ― est-elle par ailleurs aussi anodine que cela ?

On touche ici une seconde confusion d’ordre beaucoup plus théorique à laquelle nous allons maintenant nous attacher, entre une réalité et son discours, entre le politique et son expression, entre le pouvoir et le discours sur le pouvoir, par un habile tour de passe-passe.

La démocratie ne renvoie donc pas seulement au dēmos, au peuple, mais surtout à l’idée de du gouvernement et au pouvoir. Lorsqu’on dispose d’un caméscope ou d’un mobile connecté 24h/24 sur internet cela nous rend certainement conforme à l’ensemble des pratiques d’achat et de consommation moyennes des citoyens d’un pays, cela ne nous rend pas pour autant dotés d’un pouvoir ― à moins d’être celui d’un pouvoir d’achat, mais l’idée politique contenue dans la démocratie disparaîtrait du même coup, le pouvoir d’achat n’étant pas en lui-même directement lié à l’exercice d’une capacité politique (sinon de manière indirecte, à l’occasion d’une manifestation publique contre son explosion, par exemple).

Agent ou acteur ?

Cette diffusion et persuasion d’une capacité politique parce que capacité économique doit être prise très au sérieux. Elle doit également être rapprochée d’une autre forme de substitution entre la capacité sociale et la capacité politique. L’usage des techniques de communication et leur généralisation traduiraient également à leur tour une « démocratisation ». Pour autant, parler n’a jamais suffi à produire du politique. Le langage ne dispose pas en lui-même et par lui-même d’une puissance politique, c’est avant tout une capacité sociale qui est celle de pouvoir ou non s’exprimer. Et encore ! L’expression publique, comme le soulignait le philosophe du langage John Austin s’intéressant aux actes de langage, ne suffit pas pour être politique. Dans plusieurs textes écrits par Michel Lussault1 très attentifs aux énoncés sociaux, celui-ci rappelait la différence qu’Austin a réalisé entre des énoncés performatifs effectifs (énoncés d’acteurs politiques engageant des transformations de la société) et des énoncés performatifs désactivés, comme ceux d’une personne criant en pleine place publique son désarroi sans que cela ne change rien, au fond, au monde qui l’entoure.

L’enjeu de cette interrogation n’est pas celui d’établir un argumentaire de linguiste maniaque ou de contribuer à une obscure défense réactionnaire-conservatrice d’une langue française menacée. Il est majeur : il s’agit de déterminer si à travers cette généralisation qui n’est qu’une traduction de l’émergence de l’unité individuelle comme unité pertinente et décisive dans les sociétés contemporaines, se joue réellement ou non le passage d’un agent au statut d’acteur.

Essayons donc d’examiner cela simplement à travers trois dimensions : le champ économique, culturel, puis le domaine proprement politique.

Démocratie économique : pouvoir d’achat, prière d’acheter.

Sur le plan économique, interroger la démocratisation exige un travail d’évaluation de la capacité à intervenir et jouer de manière déterminante dans un type d’échange. Comment l’individu intervient-il dans cet échange ? Assurément, il contribue par l’acte de consommation à reproduire les logiques propres au système économique qui portent cet échange ― celle du capitalisme, essentiellement en fait, aujourd’hui. Et, s’il y a un domaine principal dans lequel la capacité individuelle s’exercerait en matière économique, ce serait celle du pouvoir d’achat. On peut souvent être amené à sourire à la formulation de cette notion : quel est-il exactement, ce pouvoir d’achat ? Mesuré dans le cas français, par exemple, il renvoie à la capacité financière dont disposent les individus pour acheter, consommer. Cette capacité (moyens) suffit-elle pour autant à se faire « pouvoir économique » ? Un pouvoir économique impliquerait de disposer d’une capacité d’infléchissement des stratégies d’échange de produits, d’intervention sur la gamme même de ces produits.

L’individu intervient-il réellement sur la nature même de ce qui se situe au cœur de l’échange ou n’est-il simplement qu’une « pièce rapportée » ― certes, indispensable ! ― dans l’organisation générale de ces échanges, pièce rapportée parfois capable de soubresauts, de révolte (par le biais du boycott, du refus de l’achat) ?

Toute une série d’éléments contradictoires vient remettre en cause cette « démocratisation économique ». Certes bien des auteurs tels que le sociologue Alain Bourdin avancent que les individus imposeraient en partie et de plus en plus leurs préférences et leurs goûts. D’autres leur répondront qu’il s’agit d’une pure illusion et que ces « préférences » sont socialement déterminées avant même que les individus les expriment (« nos goûts, nos idées ne nous appartiennent pas »). Au-delà de ce débat inextricable, les observateurs économiques notent actuellement une tendance inverse : les opérateurs de téléphonie mobile, en particulier, seraient ainsi de plus en plus indifférents aux récrimininations de leurs clients, d’usagers, de consommateurs exaspéré ou frustrés, et de moins en moins embarrassés pour adopter des mesure impopulaires telles l’augmentation du coût des abonnements. Première limite, donc, d’une démocratisation des produits, un « pouvoir d’achat » ramené à une simple capacité de consommer.

Quels seraient alors les contours d’une « démocratisation économique » ? Celle-ci est sans doute moins à aller chercher du côté d’une baisse des coûts de certains produits ou d’une prise du pouvoir de l’entreprise par ses salariés et actionnaires, que d’une redéfinition de clivages opposants biens publics et intérêts privés, d’une mise en question de l’implication, de la contribution réelle ou de l’ingérence du champ économique dans les affaires d’une cité démocratique.

Démocratie culturelle : produire des biens ou les reproduire et consommer ?

En matière culturelle, la démocratisation se traduirait ici encore par une ouverture des portes des musées, par exemple, consistant à libérer l’accessibilité des œuvres culturelles en déverrouillant soit l’obstacle financier (musées gratuits) soit l’obstacle de la distance (transports, déplacement des œuvres). On trouve ici l’étonnant tour de passe-passe évoqué plus haut dans le monumental ouvrage de Bernard Lahire sur La Culture des individus : démocratisation culturelle, certes, mais comme cela apparaît nettement à travers l’ensemble des entretiens réalisés, ramenée essentiellement à la « consommation » d’une gamme assez formatée de produits culturels davantage que d’œuvres culturelles. La libéralisation du tarif, la diffusion généralisée de produits culturels ou réduction des distance suffit-elle pour autant à « –cratiser » (doter d’un pouvoir) ?

Naturellement, non, elle laisse ouverte la question majeure d’un pouvoir culturel, celui d’une capacité de création renforcée de la part des individus, du fait de les doter d’une capacité d’intervention et d’action réelle dans le champ culturel des sociétés. Sur ce plan-là, la démocratisation laisse ouverte des questions davantage qu’elle n’y apporte des réponses. Les capacités d’action et d’intervention ouvrent en effet tant la question de l’appropriation des œuvres et de leur usage, de reconnaissance également des pratiques individuelles créatives que celle des capacités financières d’intervention dans le champ culturel et patrimonial. D’où, ici encore l’habile tour de passe-passe cette fois dissimulé derrière la décentralisation en matière de patrimoine en France, par exemple, comme le soulignait un important dossier réalisé par la revue Pouvoirs Locaux.

Dans cette confusion entretenue autour du terme de démocratie culturelle, il faut souligner le rôle qu’ont pu jouer les sciences sociales, en particulier aux travaux qui se sont inscrits dans le champ de la sociologie de la culture, de l’histoire de l’éducation populaire, des industries culturelles et des cultural studies. Autour du terme de « démocratisation culturelle », c’est tout un enjeu de reconnaissance des bricolages, façonnages et braconnages culturels des individus qui s’est déployé. En témoigne l’intérêt dont les travaux de l’historien de Michel de Certeau ont pu être l’objet par des auteurs tels que Dumazedier ou Hennion, qui s’inscrivaient en porte-à-faux de ceux que Pierre Bourdieu a consacré aux pratiques artistiques et aux visites des musées. La démocratisation de l’art et de la culture s’inscrivait dans ce cas plus largement dans les pratiques d’émancipation, visant à dégager les individus de l’hégémonie des champs culturels dominants officiels, ainsi que du caractère implacable des déterminations sociales. En s’attachant à doter d’un véritable statut les « bricolages » et « pratiques d’amateurs », ces approches ont contrecarré une vision et une définition élitiste de l’art.

Or, le problème qu’elles posent n’est pas celui de laisser entendre que ces « bricolages » et « appropriations » seraient de l’art alors qu’ils n’en seraient pas, mais de laisser croire qu’il s’agirait d’art et donc, du même coup, de pouvoir et par extension de politique. La généralisation, l’ouverture d’un accès de plus en plus public à toute forme possible de création artistique n’est pas « démocratie » au sens strict du terme. Elle est « démoesthétique », « démocréative », mais non, comme de manière automatique, démocratique.

Le terme de « démocratie culturelle » en serait-il pour autant caduque ? Loin de ça : démocratiser la culture au sens strict du terme, ce ne serait pas faire prendre le pouvoir du champ culturel à un peuple qui en serait dépossédé, mais entreprendre de faire de la culture une véritable arme d’un gouvernement politique fondé sur et par le peuple. Dès lors, le combat de la démocratie culturelle ne renvoie pas à une remise en question des limites académiques permettant de différencier l’art de ce qui n’en est pas, même s’il a pu historiquement tout à fait coïncider avec une lutte de cet ordre. Ce combat serait celui de cette tension vive qui est à même d’être établie entre œuvre esthétique et espace public et œuvre esthétique, entre art et politique.

Démocratie politique : « à mort Saddam ! », participation ou… totalitarisme ?

Enfin, sur le plan politique, la démocratisation s’exprime de manière particulièrement vive à travers la démocratie participative et tous les instruments qui rendraient celle-ci possible. La « bloguisation » ― système généralisé consistant à mettre en place des commentaires et avis à la suite d’un article, par exemple, échange interactif propre au système du web 2 ―, le journalisme interactif permettent ainsi à qui le souhaite à n’importe quel moment de s’exprimer.

L’avis est-il pouvoir ? On touche ici une redoutable question : heureusement que non, par certains côtés, dans certaines circonstances, que la démocratie participative reste du dēmos sans kratos, de l’expression publique sans effet politique. Ainsi, il y a un an, le journal Le Figaro a ouvert un sondage sur son site « Faut-il condamner à mort Saddam Hussein ? » ― rien de moins consternant.

Image2

À défaut de remuer les sombres souvenir des épisodes des « tribunaux populaires » de la Révolution Française au Grand Bond Chinois en passant par ceux de l’époque stalinienne ― qui ont tous historiquement constitué d’habiles détournements de mouvements populaires ―, on s’y prend à rêver de démocratie participative locale, sur laquelle nous pourrions, un matin, découvrir en consultant le site de notre mairie de quartier, que le voisin de notre logement, celui du haut avec lequel nous avons eu une altercation pour tapage nocturne, mais également webmaster du site, ait ouvert un sondage proposant de voter soit notre exécution capitale, soit notre ostracisme. On voit ici pointer un paradoxe démocratique majeur, une contradiction fondamentale qui travaille de part en part ce système politique tiraillé à jamais entre une ouverture totale des « public » et l’acte même du pouvoir, la décision, qui implique un coup de force, forcément partial et partiel, donc. Tension inhérente à la démocratie qui pourtant ne prend pas forcément ces traits caricaturaux ou extrêmes. En ce sens le totalitarisme n’implique pas, de fait, une tyrannie dictatoriale meurtrière. Il signifie simplement, comme l’ont souligné magistralement Claude Lefort ou Pierre Legendre, une tension irrépressible en direction de l’Un au détriment du multiple, de la Totalité effaçant les multitudes. Dans un domaine très contemporain, substituant le pulsionnel au passionnel, la « démocratie d’avis » pourrait constituer un instrument clé d’une tendance de cet ordre, laissant cultiver l’illusion d’une pratique de pouvoir derrière l’exercice d’un défoulement de mots. C’est en tout cas ce que voient se profiler malgré leurs désaccords deux politistes, Marc Sadoun et Guy Hermet, rappelant le mot de Thomas Man, de « gouvernement amusant », soulignant le « triomphe de la démocratie d’opinion » qui laisse « entendre que le politique serait affaire de délassement », n’hésitant pas à établir des parallèles, sur les modes de décision permis par cette illusoire participation d’avis avec « l’autoritarisme libéral du franquisme ou du régime de Pinochet, pour autant qu’on laisse de côté leurs procédés directement répressifs ».

 
Bibliographie

Marc Sadoun, Guy Hermet, « Nous sortons de l’ère démocratique », Alternatives Internationales, Hors-série n°4, novembre 2006, pp. 10-13. L’article peut être consulté partiellement en ligne.

 

Photographie : masque et mannequin, morguefiles.

 
 
Notes
1 En particulier cf. Michel Lussault, « L’espace pris aux mots », Le Débat, 1996, Paris, Gallimard , pp. 25-39.

Marc Dumont

Marc Dumont est maître de conférences à l’Université de Rennes 2.

 
 
 
 
Pour faire référence à cet article
Marc Dumont, "Démocratisation.", EspacesTemps.net, Mensuelles, 13.12.2007
http://espacestemps.net/document3903.html
  Page générée par